« Ni la bravoure de l’infanterie, ni celle de la cavalerie ou de l’artillerie, n’ont décidé d’un aussi grand nombre de batailles que cette arme maudite et invisible, les espions ».
C’est ainsi que Napoléon s’exprimait, avec lucidité, sur ces hommes de l’ombre.
Pourtant la clairvoyance de l’Empereur n’a pas toujours inspiré les princes qui ont gouverné la France.
En fait, l’espionnage est né en même temps que le secret, il est donc aussi ancien que la chasse et tous y ont sacrifié
et sacrifient encore et toujours.
Jusqu’à une époque récente, l’espionnage fut une activité étroitement liée à l’art militaire. Les rois le vivaient
comme tel, Napoléon maintint cette tradition. La République, une fois stabilisée, sera perplexe.
En France, le pouvoir républicain en effet, demeurera hésitant à l’égard des services de renseignement et
d’information.
Jamais ou presque jamais, il ne recréera la complicité brillante que les princes, sous l’Empire, avaient établi avec
les hommes de l’ombre.
La méfiance lancinante, née peut-être de l’affaire Dreyfus, n’accordera que rarement à ces serviteurs discrets la
reconnaissance et l’intérêt que d’autres pays apportent aux leurs.
Aucun gouvernement républicain ne ressentira vraiment le respect ou la fascination que les britanniques adressent à ce
qu’ils continuent d’appeler un « métier de seigneur ».
Toute l’histoire des services français sera dominée par cette incompréhension et cette distance. Et si certains princes
républicains ont eu pour eux des attentions proches, il n’est pas sur qu’ils aient contribué à réhausser leur prestige, tant il est vrai que parfois ils furent utilisés au bénéfice de stratégies
partisanes et non pas toujours dans l’intérêt national.
Toutefois, les rares périodes de parfaite cohérence entre le pouvoir politique et l’action secrète seront de très
grande efficacité pour les intérêts de l’Etat et de la France mais chaque nouvelle affaire remettra en cause le bénéfice de ces épisodes.
Au lieu de considérer ces malheureux incidents comme le fait d’un parcours normal dans ce difficile exercice, les
pouvoirs politiques successifs chercheront à remettre en cause l’utilité des services.
Ce paradoxe devait être souligné, voire dénoncé.
Aussi il est également utile de noter que dans l’ensemble des pays de l’OTAN, aux Etats-Unis comme en Grande-Bretagne
notamment, il est acquis que cette question peut faire l’objet d’études et de recherches universitaires.
L’Etat est aussi une forme d’institutionnalisation du pouvoir. Il est finalement de construction récente car si le
pouvoir a revêtu plusieurs formes, celle qui correspond à l’organisation étatique et au concept étatique, provient essentiellement de la période des Lumières, là ou le modèle stato-national s’est
imposé.
Au XVIIème siècle et au XVIIIème siècle, il a été acquis en Europe, dans une ère géoculturelle beaucoup plus homogène qu’elle n’apparaissait à l’époque, que la
définition de l’Etat correspondait bien à une population sur un territoire structurée par une souveraineté qui s’exerçait d’une manière exclusive sur ce territoire au nom de cette
population.
Que la querelle de la Nation et du peuple ait empoisonné d’une certaine manière le débat constitutionnel français, peu
importe... Ce qui s’est imposé, en tout cas dans toute l’Europe, c’est l’idée de nationalité et de souveraineté exclusives sur un territoire.
Ce modèle a été suffisamment crédible et cohérent pour que tous ceux qui ont pu d’une manière ou d’une autre subir ou
connaître l’impérium européen, aient eu le désir de s’en affranchir en se servant de ce modèle étatique pour affirmer leur propre destin.
Les indépendances se sont caractérisées notamment par une forme de mimétisme constitutionnel tandis que l’ensemble du
monde adoptait le système apparent de l’Etat Nation.
L’effondrement du système soviétique et la disparition apparente de son empire ont laisser la place à des instabilités
où prolifèrent aujourd’hui ce qu’il est devenu coutumier d’appeler les zones grises.
Ce sont des zones où l’apparence de l’Etat est maintenue dans le discours officiel mais la réalité est celle de la
disparition de l’autorité publique au bénéfice de chefs de guerre plus ou moins mafieux.
Ceci pourrait donner lieu à une forme de « tribalisation» du monde ce que d’aucuns ont pu qualifier aussi de
balkanisation du monde.
On peut même aller plus loin pour découvrir une véritable convergence des catastrophes.
Cette pré-science des catastrophes à venir s’inscrit notamment dans la constatation d’une véritable désagrégation du
réel avec, en Europe notamment, une cancérisation du tissu social du à la perte du sentiment de vouloir vivre ensemble. Elle se traduit également par une crise éco-démographique assez inquiétante
où le vieillissement des populations et le papy-boom, ouvrent des perspectives dangereuses.
On peut ajouter également le constat du chaos de l’Est et du Sud et la montée de certains fanatismes.
Ce qui néanmoins peut paraître étonnant c’est l’euphorie dans laquelle la « société médiatique » semble vouloir tenir une partie des populations.
Les peuples européens néanmoins n’échappent pas à des phénomènes dépressifs constants prouvés tant par l’effondrement des grandes institutions intégratives que par
la consommation massive de tranquillisants, la montée en puissance des incivismes, la fascination pour une sortie ludique de l’histoire qui se manifeste par une totemisation des vacances
qui sont devenus l’alpha et l’oméga de la libération individuelle.
Une sorte d’héliotropisme libératoire domine la pensée et explique les mouvements migratoires importants au moment des périodes estivales.
En réalité, la nouvelle bataille a lieu dans l’imaginaire.
Le schéma n’est plus la conquête des territoires comme dans les pratiques antérieures mais le contrôle des « rétines
».
Cette bataille dans l’imaginaire a été identifiée très clairement par un certain nombre d’auteurs qui décrivent la
structure de Mac-world, qui incarne le passage d’une économie produisant des biens durables à une économie qui génère des produits à haute valeur symbolique.
Le consommateur, qui est la cible principale, n’achète pas des produits destinés à une consommation mais il acquiert
par ces produits un socio-style, et une manière de vivre.
L’ensemble de la « pub idéologie » qui constitue le ciment de cette société qu’un auteur a appelé de cathodique, n’a
d’autres ambitions que de séduire, par l’intermédiaire de stars qui deviennent l’incarnation des nouveaux socio-styles que l’on souhaite promouvoir.
C’est en tout cas dans ce sens qu’il faut comprendre les analyses du Président Directeur Général de Nike, telles que
Benjamin BARBER les rapporte :
« Comment nous y prenons nous pour conquérir les marchés étrangers ? » demande-t-il dans un rapport annuel de 1992.
« De la même façon qu’ici. Nous exportons tout simplement du sport. C’est le meilleur secteur économique du monde. Les consommateurs que nous ciblons admirent
John Mac Enroe et Charles Barclay depuis des années. Les liens émotionnels sont en place ».
Ces nouveaux affrontements qui visent à la fascination des cibles se déroulent dans un champ de bataille qui est celui
de la société médiatique et dans un espace géographique qui est la planète.
C’est en ce sens que l’information spectacle a pris le pouvoir car elle a réussi à conjuguer l’apparence de légitimité et les incroyables perspectives offertes par
la technique et la pression du marché#.
Cette évolution ne pouvait pas ne pas affecter la gestion et la doctrine d’emploi des services de renseignement d’un
pays qui se propose de demeurer ou de prétendre à la puissance.
La guerre classique a toujours fait appel aux recherches d’informations et de renseignements.
La guerre froide n’a pas échappé, loin s’en faut, à la même exigence ; on peut même ajouter qu’elle fut peut-être aussi
et surtout caractérisée par l’affrontement des services et des stratégies indirectes.
Dans ces étapes, force est de constater que les services d’information français n’ont jamais été vraiment entendus par le pouvoir politique.
Pendant les prémices de la seconde guerre mondiale, les services de renseignement qui étaient surtout des services liés
à l’appareil militaire, ont toujours informé en temps et en heure et d’une manière très anticipée, les probables mouvements de l’Allemagne. Bien plus les services de renseignement français
avaient indiqué la date et l’heure de l’offensive du 10 mai 1940.
La qualité des informations, l’avance que les services de renseignement français avaient sur la machine Enigma, tout
cela démontrait que les difficultés n’ont pas eu à être recherchées dans la qualité du travail mené par les services du renseignement militaire mais dans la capacité du pouvoir politique à savoir
les exploiter et les entendre.
On pourrait au fond considérer que c’est la méfiance du pouvoir politique qui a bien souvent créé des difficultés
majeures dans le fonctionnement de l’information et de la recherche de l’information.
Cela a été vrai aussi pendant toute la période de la guerre froide.
D’autant plus que le pouvoir politique n’a jamais vraiment choisi de déterminer quelle devrait être la nature des
services d’information. Fallait-il les laisser dans le giron militaire ? Fallait-il leur donner une dimension plus civile ?
C’était l’intention du Général de Gaulle que d’essayer de bâtir une sorte d’ « Intelligence service » à la
française. Son départ n’a pas permis d’aller dans ce sens et le SDCE a eu à pâtir des différents mixages civils militaires que le pouvoir politique n’a pas su organiser.
L’affaire algérienne obligea à une coordination et à une cohérence supérieure.
Cette exigence fut rendue possible par la qualité des acteurs de l’époque, en particulier le Général Grossin,
Responsable du SDCE et surtout parce que dès 1958, le Général de Gaulle va marquer un intérêt précis pour cette partie des services de l’Etat.
Le Général de Gaulle fut servi en la matière par des hommes dévoués, fidèles et compétents.
En outre le « pré carré » africain fit l’objet d’un certain nombre de décisions politiques dont les effets furent
durables.
Sur le plan de l’organisation de la police nationale, d’autres personnages s’ajoutèrent à cette « culture » du
renseignement que le gaullisme installé, dans les rouages du sommet de l’Etat, avait su élever dans le sens du devoir.
Il y eut donc une parfaite connivence et les succès ne se firent pas attendre tant sur le terrain que par l’influence que la France put exercer dans le monde
lorsque la diplomatie officielle ne pouvait pas obtenir les résultats attendus, dans les délais souhaités.
C’est l’affaire Ben Barka qui a rompu cet équilibre et la décision la plus immédiate fut de retirer le SDCE de
l’autorité du Premier Ministère pour confier le service de renseignement au Ministre des Armées.
La suite de l’histoire des services de renseignement sera toujours dominée par cette question lancinante de la nature de la relation qui devait s’établir avec le
pouvoir politique, ainsi que de la forme des institutions de coordination qu’il convenait de mettre en place.
Progressivement, chaque Premier Ministre s’est essayé à proposer une réponse, de comités de renseignement sur le rôle
de secrétariat général de la défense nationale, en réunion hebdomadaire des services, en consultation du chef de la DGSE (succédant au SDCE en 1981)... Il est apparu que les services de renseignement n’avaient pas acquis dans notre pays le niveau d’intérêt que pouvaient porter le Chef du Gouvernement à l’Intelligence Service
en Grande-Bretagne, au BND en Allemagne, et bien évidemment à la CIA et autres services d’information aux Etats-Unis.
La situation a pris une autre dimension avec la chute du mur de Berlin car on assiste à véritable reconversion des
services. On pourrait même dire à une sorte de privatisation de la guerre dans le cadre de cette nouvelle donnée qui est celle de la bataille dans l’imaginaire.
D’aucuns évoque le concept d’info-war et estime que désormais pour une nation, il s’agit de défendre ses industries en
mobilisant ses ressources informationnelles et en mettant en oeuvre des politiques d’influence fondées sur des guerres de l’information.
Ces guerres d’information sont alors analysées comme la diffusion aux acteurs décisifs d’informations déstabilisatrices
ou de système de pensées et d’analyses perverties.
Il convient de comprendre ces affirmations en notant qu’au mois de juillet 1995, le Président des Etats-Unis lui-même,
lors d’une cérémonie au siège de la CIA à Langley, a annoncé que « les services secrets américains devaient se mettre au service des entreprises ».
Ce changement de position des Etats-Unis d’Amérique provient à l’évidence d’un constat qui est celui du nécessaire
redéploiement des services américains après la chute du mur de Berlin.
Pour les américains, c’est bien d’une guerre dont il s’agit et à l’arrivée du Président des Etats Unis, sous
l’impulsion de son secrétaire d’Etat au commerce, R. Brown, se mis en place un « advocay center », dont la finalité sera de suivre les cent plus gros contrats en cours de négociation sur les
principaux marchés. Cet « advocay center » ou « war-room » définissait une véritable stratégie guerrière sur le plan économique.
Il s’agissait notamment de surveiller attentivement les pays émergeants qui paraissent les plus prometeurs au plan
économique en privilégiant sur ces marchés les technologies de l’avenir.
En outre, l’Eximbank sera dotée de véritables chasseurs de contrats, de recherche d’un véritable trésor de guerre ;
l’ambition avouée sera de créer une force de frappe commerciale cohérente et puissante.
Toutes les étapes d’un contrat seront donc couvertes, le pouvoir politique intervenant personnellement lorsqu’il
apparaissait nécessaire de le faire dans la négociation commerciale.
Le Président Clinton intervint notamment auprès du Roi d’Arabie Saoudite en 1994, pour faire entériner l’achat d’avions
Boieng contre le concurrent européen Airbus.
On pourrait multiplier les exemples et ce n’est pas le lieu de le faire, s’agissant de l’ouverture d’une rubrique qui
sera riche d’analyses de ce genre.
En tout état de cause, il apparaît nettement que l’on assiste à une sorte de privatisation de la guerre économique, au
retour en force du renseignement humain ainsi qu’à l’usage massif des systèmes les plus sophistiqués dans le domaine des interceptions et des écoutes.
Cette privatisation du renseignement explique aussi la collaboration avec de véritables cabinets privés d’information,
la multiplication des officines souvent animées par d’anciens officiers ou agents des services de renseignement les plus divers et la mise en place dans les grandes entreprises de véritables
war-room. La France s’est décidé tardivement, mais avec détermination à s’organiser, et à organiser ses entreprises pour cette nouvelle forme d’affrontement.
Il ne s’agit donc plus de véritable pouvoir mais plutôt d’influence dans une approche géo-économique où les outils de
l’influence passent désormais aussi bien par l’interception des e-mails que par la traçabilité des GSM ou par la production de logiciels de veille et d’intelligence ou par la gestion de la
désinformation sur le web.
C’est une véritable stratégie de l’information qui est alors développée par les uns et par les autres.
Les résultats sont déjà connus et les félicitations pleuvent lorsqu’il s’agit de reconnaître la qualité des services de
renseignement économiques américains.
Ainsi donc dans le domaine géo-économique, les stratégies d’influence demeurent. Elles sont caractérisées par de
nouvelles données qui sont celles de la privatisation du renseignement , les jeux d’influence sur les organisations écologistes ou sur les organisations de consommateurs (cf. affaires
Perrier ; Greenpeace). Il n’échappe, en effet, à personne que les ONG sont autant d’instruments d’influence et d’action qui ne peuvent laisser indifférents aucun de ceux qui sont en charge de la
défense de la puissance économique ou de l’intérêt de son pays.
Cela ne signifie pas que la géopolitique ait disparu des problématiques, loin s’en faut mais les services régaliens
classiques s’adaptent à cette nouvelle organisation mondiale des forces.
Si le renseignement économique est devenu un service public dans les institutions régaliennes de l’Etat, il n’en
demeure pas moins vrai que c’est aussi un nouveau regard sur la géopolitique qu’il convient de dessiner afin que le pouvoir politique ait toujours la possibilité, à tout instant, d’être informé
en temps réel sur la réalité des rapports de force pour prendre les décisions qu’il convient.