VIRGILE
Les ouvrages de Virgile sont à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs que ceux d'Homère, parce qu'il est beaucoup plus commun de savoir le latin que de savoir le grec.
Virgile, en original, a été de bonne heure entre les mains de quiconque a fait des études.
Ce qui frappe le plus, en passant de la lecture d'Homère à celle de Virgile, c'est l'espèce de culte que le poète latin a voué au Grec.
Quand on ne nous aurait pas appris que Virgile était adorateur d'Homère, au point qu'on l'appelait l'Homérique, il suffirait de le lire pour en être convaincu. il le suit pas à pas.
Rappelons nous ce que disait Virgile lui même:
« il est moins difficile de prendre à Hercule sa massue que de dérober un vers à Homère. »
Le premier défaut que l'on peut remarquer dans l'Enéide, c'est le caractère du héros; et c'est ici que l'on voit combien Lamotte et ses consorts se trompaient lorsqu'ils reprochaient à Homère les
imperfections morales de son héros, et comme Aristote en savait davantage quand il a marqué ces mêmes caractères imparfaits en morale, comme les meilleurs en poésie.
Assurément il n'y a pas le plus petit reproche à faire à Enée, il est pieux, absolument irrépréhensible, mais aussi, n'étant jamais passionné, il ne s'échauffe jamais, et la froideur de son
caractère se répand sur sur tout le poème.
Concluons donc que le grand principe d'Aristote a été pleinement confirmé par l'expérience, puisque les deux héros de l'épopée qui aient paru les mieux concus et les mieux choisis par les Anciens,
sont l'Achille de l'Iliade et le Renaud de Jérusalem.
Ce dernier est même en partie modelé sur l'autre. il est aussi brillant, aussi impétueux.
A l'égard des batailles, Virgile a abrégé et resserré celles d'Homère, qu'il a traduit presque partout. Il y a moins de diffusion, mais surtout, il y a moins de feu.
Mais le désavantage tient à la grandeur du sujet. La guerre de Troie était un si grand événement dans l'histoire du monde que tous ceux qui s'y sont distingués occupent une place dans la mémoire
des hommes.
Pourtant, dès le septième livre, Virgile nous entraîne dans un monde nouveau, et nous montre des personnages absolument ignorés. Virgile, en voulant célébrer l'origine de Rome, comme il l'annonce
dans les premiers vers, s'est obligé à s'enfoncer dans les antiquités de l'Italie, aussi obscures que celles de la Grèce étaient célèbres.
Malgré ces défauts, le talent d'écriture de Virgile suffit pour justifier le titre de prince des poètes latins, qu'il reçut de son siècle.
Le second, quatrième et sixième livre sont trois grands morceaux regardés universellement comme les plus finis, complètement beaux que l'épopée ait produit chez aucune nation. Celui de Didon en
particulier appartient entièrement à l'auteur. Il n'y en avait point de modèle, et c'est en ce genre un morceau unique dans toute l'Antiquité.
Ces trois Livres, l'épisode de Nisus et Euryale, celui de Cacus, celui des funérailles de Pallas, celui du bouclier d'Enée, sont les chef d'oeuvre de l'art de peindre et d'intéresser en vers.
Ce qui fait en total le caractère de Virgile, c'est la perfection continue du style, qui est telle chez lui qu'il ne semble pas donné à l'homme d'aller plus loin.
S'il n'a pas égalé Homère pour l'invention, la richesse et l'ensemble, il l'a surpassé par la singulière beauté de quelques parties, et par son excellent goût dans tous les détails.
LUCAIN
Lucain a beaucoup de défauts qu'il partage avec les auteurs oubliés, mais ils n'ont aucune de ses beautés;
La Pharsale n'est pas un poème épique, c'est une histoire en vers, mais, avec un talent porté par l'élévation, l'auteur a semé son ouvrage de traits de force et de grandeur qui l'ont sauvé de
l'oubli.
Tâchons de rendre cette vérité sensible, voyons dans un morceau fidèlement rendu comment Lucain décrit et raconte.
Que le vice essentiel de Lucain soit de passer la mesure en tout, il ne faut pas croire pourtant qu'il la passe toujours au même degré. Il a des morceaux où les beautés l'emportent beaucoup sur les
défauts, surtout dans la peinture des caractères.
Tel est par exemple, l'éloge funèbre de Pompée, prononcé par Caton (superbe comparaison des caractères de César et Pompée):
Pompée avec chagrin voit ses travaux passés
Par de plus grands exploits tout près d'être effacés
Par dix ans de combats la Gaule assujettie
Semble faire oublier le vainqueur de l'Asie.
Et des Braves gaulois le hardi conquérant
Pour la seconde place est désormais trop grand
De leurs prétentions la guerre enfin va naître
L'un ne veut point d'égal, et l'autre point de maître
Le fer doit décider, et ces rivaux fameux
D'un suffrage imposant s'autorisent tous deux
Les dieux sont pour César, mais Caton suit Pompée
L'un contre l'autre enclin à tirer l'épée,
Dans le champs des combats ils n'entraient pas égaux
Pompée oublia trop la guerre et les travaux
La voix de ses flatteurs endormit sa vieillesse,
De la faveur publique il savoura l'ivresse
Et livré tout entier aux vains amusements,
Aux jeux de son théâtre, aux applaudissements,
Il n'a plus les élans de cette ardeur guerrière,
Ce besoin d'ajouter à sa gloire première;
Et fier de son pouvoir, sans crainte et sans soupçon,
Il vieillit en repos, à l'ombre d'un grand nom
Tel un vieux chêne ornée de dons et de guirlandes,
Et du peuple et des chefs étalant les offrandes,
Miné dans sa racine et par les ans flétri
Tient encore par sa masse au sol qui l'a nourri.
Ses longs rameaux noircis s'étendent sans feuillages;
Mais son tronc dépouillé répand un vaste ombrage.
D'une forêt pompeuse il s'élève entouré;
Mais seul, prêt de sa chute, il est encore sacré.
César a plus qu'un nom, plus que sa renommée;
Il n'est point de repos pour cette âme enflammée.
Attaquer et combattre, et vaincre et se venger,
Oser tout, ne rien craindre et ne rien ménager,
Tel est César, ardent, terrible, infatigable,
De gloire et de succès toujours insatiable,
Rien ne remplit ses voeux, ne borne son essor;
Plus il obtient des Dieux, plus il demande encore.
L'obstacle et le danger plaisent à son courage,
Et c'est par des débris qu'il marque son passage.
Tel, échappé du sein d'un nuage brûlant,
S'élance avec l'éclair un foudre étincellant:
De sa clarté rapide il éblouit la vue;
il fait des vastes cieux retentir l'étendue;
Frappe le voyageur par l'effroi renversé,
Embrase les autels du Dieu qui l'a lancé,
De la destruction laisse partout la trace,
Et, rassemblant ses feux, remonte dans l'espace.
Quitilien range Lucain parmi les orateurs plutôt que les poètes. c'est faire léloge de ses discours, et en effet, il est nettement supérieur dans cette partie.
Il est simple qu'un Républicain comme Lucain ne puisse pardonner à César la fondation d'un empire dont avait hérité Néron.
Le Sénat consentait à flatter l'orgueil de Pompée, qui voulait être le premier de l'état, et condamnait en même temps la fierté de César, qui refusait d'être le second.
Il est difficile de faire la balance entre les deux, afin de les contenir l'un par l'autre: la faire pencher absolument d'un côté, c'est rendre la rupture inévitable, et nécessiter une guerre qui
devait finir, comme Cicéron devait lui même l'avouer dans ses lettres, par donner un Maître à Rome.
Section III: APPENDICE SUR HESIODE, OVIDE, LUCRECE ET MANILIUS;
Pour compléter ce qui concerne les différents genres de poèmes anciens, il faut dire un mot des poèmes mythologiques, didactiques et philosophiques d'Hésiode, d'Ovide, de Lucrèce et de
Manilius.
On ne s'accorde pas sur le temps où vivait Hésiode, certains le font contemporain d'Homère, les autres le placent cent ans après.
Tous deux doivent être regardés comme les pères de la mythologie.
L'Antiquité ne nous a transmis que deux poèmes d'Hésiode; tous deux assez courts:l'un intitulé les Travaux et les jours, l'autre la Théogonie ou la naissance des Dieux.
Le premier contient des préceptes sur l'agriculture, et a donné à Virgile l'idée de ses Georgiques. On pourrait rapprocher la Théogonie des Métamorphoses d'Ovide, si l'ouvrage de ce dernier n'était
pas si supérieur à celui d'Hésiode.
Sa réputation balança un moment celle d'Homère, pour être par la suite effacée de plus en plus à mesure que le goût fit des progrès.
Il n'est cependant pas vrai comme quelques uns l'ont écrit, qu'il ait vaincu Homère dans une joute poétique aux funérailles d'Amphidamas.
Dans les Travaux et les jours, il dresse une allégorie de Pandore puis vient une description des différents âges du monde, qu'Ovide a imité dans les métamorphoses,mais l'auteur Grec en compte cinq
au lieu de quatre. comme on les compte d'ordinaire:
-l'âge d'or
-l'âge d'argent
-l'âge d'airain
-celui des demi dieux et des héros, que l'on nomme
les temps héroîques
-l'âge de fer
L'âge de fer est celui durant lequel l'auteur écrit, et il y a longtemps qu'il dure.
Il n'y a que Voltaire qui ait dit du sien:
Ah! le bon temps que ce siècle de fer!
Encore était ce dans un accès de gaieté, car ailleurs il appelle le XVIII l'égout des siècles.
Après ce début mythologique, Hésiode commence un cours de morale qu'il adresse à son frère Persée, avec qui il avait eu un procès pour la succession de leur père. Il est suivi par des préceptes de
cultures, entremélés encore de leçon de sagesse.
Le morceau par lequel il termine son poème nous apprend qu'il faut se marier le 4 du mois, que l'on peut tondre se moutons les 11 et le 12, mais que le 12 est infiniment préférable, que le dixième
jour est favorable à la procréation des mâles, le quatorzième à celle des femelles, et beaucoup d'autres choses de cette force, ou même d'une sorte de ridicule que l'on ne saurait citer. C'était
sans doute les rêveries de son temps comme du notre. Mais Homère n'en a pas fait usage.
La première moitié de la Théogonie n'est presque qu'une nomenclature continuelle de Dieux et de déesses de tout rang et de toute espèce. Le poète, dont la diction est en général douce et
harmonieuse, prend tout à coup, vers la fin de son ouvrage, un ton infiniment plus élevé pour chanter la guerre des dieux contre les géants, tradition fabuleuse dont il est le plus ancien
auteur.
La peinture du Tartare, où les Titans sont précipités par la foudre de Jupiter, offre des traits de ressemblance avec l'enfer de Milton, si frappants qu'il est difficile de douter que l'un n'est
servi de modèle à l'autre.
Ovide, auteur des Métamorphoses a été un des génies les plus heureusement nés pour la poésie.
Ovide a réussit, de tant d'histoires différentes, le plus souvent étrangères les unes aux autres, former un tout si bien suivi, si bien lié, tenir toujours dans sa main le fil imperceptible qui,
sans se rompre jamais, vous guide dans ce dédale d'aventures merveilleuses.
Il décrit aussi bien les combats que les voluptés, les héros que les bergers, l'Olympe qu'un bocage, la caverne de l'envie que la cabane de Philémon.
Ses ornements, même quand il en a trop, ne lassent voir ni le travail ni l'effort, ce qui a fait dire à Sénèque:
il plait même dans ses défauts.
Les sujets que traite Lucrèce est austère; On sait que le poème sur la nature des choses n'est que la philosophie d'Epicure mise en vers. Si l'on peut donner ce nom de philosophie aux rêveries de
l'atomisme et de l'athéisme réunies ensemble.
Lucrèce n'est guère poète que dans ses disgressions. L'énergie et la chaleur caractérisent son style, mais e y joignant la dureté et l'incorrection.
La description de la peste et elle des jouissances physiques de l'amour sont les deux morceaux les plus remarquables du poème de Lucrèce, aussi personne n'a mieux peint que lui ce qu'il y a dans la
nature et de plus affreux et de plus doux;
Le commencemet de son ouvrage a été traduit en vers, au XVII, par le poète Hainault. Il y en a de bien fait, mais on sent qu'il serait impossible de faire tenir l'ouvrage entier dans une traduction
en vers. On a tenté au XVIII, sans succès.
Il nous reste cinq chants du poème de l'Astronomie de Manilius, qui, écrivant sous Tibère, paraît déjà loin du siècle d'Auguste. La physique en est fort mauvaise, et la diction souvent dure,
quoiqu'il ne manque point de force poétique.
S'il mérite d'être signalé, il n'en demeure pas moins que Virgile et Hésiode restent resteront dans l'histoire les poètes créateurs d'épopées seuls capables d'avoir pu rivaliser dans quelques
passages avec ce que l'on a appelé:
Le style Homérique.
Prochain chapitre: de la Tragédie ancienne.