Section 1 = L'EPOPEE GRECQUE
HOMERE ET L'ILIADE.
Il n'y a point d'écrivain dont les ouvrages aient moins frappé la postérité, il n'y en a point dont la personne soit moins connue;
Homère ressemble à une Divinité.
On ne le connait que par ses oeuvres.
On ne sait où il est né, ni même bien précisément où il a vécu. On estime qu'il est né mille ans avant le Christ, 300 ans après la guerre de Troie. Plus de 90 villes se disputent l'honneur d'être
la patrie d'Homère.
L'empereur Adrien consulta les Oracles pour trouver une réponse à cette question, et ils répondirent qu'Homère était né dans l'Ile d'Ithaque. Mais les Oracles étaient déjà fort décrédités.
Qu'importe aprés quel pays puisse se vanter d'avoir produit Homère, il suffit que l'humanité s'honore de son génie et que ses ouvrages appartiennent au monde entier.
Héliodore prétend qu'il était le fils de Mercure. D'autres le font descendre en ligne droite d'Apollon, de Linus et d'Orphée.
On ne peut nier que le nom d'Homère, placé à côté de celui des Dieux, n'ait au moins un air de famille.
Lorsque Platon écrit sur Homère lui même, il le regarde comme le créateur de tous les poètes qui ont suivi, et plus particulèrement des poètes dramatiques. Mais il lui reproche d'avoir donné une
fausse idée de la Divinité, beaucoup trop basée sur l'allégorie.
On sait en effet que longtemps après lui c'était un usage général parmi les poètes de désigner l'air par Junon, le feu par Vulcain, la terre par Cybèle, la mer par Neptune, etc...
En réalité, Homère a peint les Dieux précisément comme la croyance populaire les représentait.
Virgile fait usage des mêmes divinités, mais les fait agir d'un manière plus raisonnable et plus décente parce que son siècle était plus éclairé.
Aussi, l'avis de Platon peut se comprendre en tant que Philosophe, mais si l'on demande au philosophe de s'élever au dessus des idées vulgaires qu'il doit rectifier, on ne demande au poète que de
bien peindre ce qui est. Il est l'historien de la nature, il n'en est pas le réformateur.
Du temps d'Homère, la force du corps faisait tout. Les guerriers étant couverts de fer et d'airain, celui qui pouvait soutenir facilement l'armure la plus forte et la plus pesante, porter le coup
le plus vigoureux, percer avec le plus de force les cuirasses et les boucliers, était un homme formidable, c'était un héros.
Cette supériorité, une fois reconnue, réglait son rang, et de là vient que dans l'Iliade il est si commun de voir un guerrier très brave avouer qu'un autre lui est supérieur, et se retirer devant
lui.
Aujourd'hui que des armes également faciles à manier pour tout le monde, et le principe de l'honneur ont mis sur la même ligne tous ceux qui peuvent combattre, on serait blessé avec raison de voir
un guerrier fuir devant un autre et s'avouer son inférieur.
Mais, dans Homère, Enée dit à Achille:
« je sais que tu es plus vaillant que moi »
Ce qui signifie seulement: je sais que tu es le plus fort. Cependant, il ajoute:
« mais pourtant, si quelque Dieu me protège, je pourrai te vaincre ».
Et voilà le principe le plus généralement répandu dans l'Iliade. C'est que tout vient des Dieux, la force, le succès, la sagesse.
Achille dit à Patrocle:
« garde toi d'attaquer Hector, il a toujours près de lui quelque Dieu qui le protège. »
Aussi n'y a t il pas un seul héros dans l'Iliade, excepté Achille, à qui il arrive de se retirer devant un autre. Ce qui distingue les plus braves, tels qu'Ajax et Diomède, c'est de se retirer en
combattant.
Car ce sont les Dieux qui répandent la consternation dans les armées, ou qui les animent au combat.
C'est un des plus grands mérites d'Homère aux yeux de tous les bons juges, que cet art de soutenir et de varier un grand nombre de caractères, et de donner à tous ses personnages une physionomie
particulière.
Achille est en ce genre le chef d'oeuvre de l'épopée, et Lamotte lui même, grand détracteur d'Homère, en est convaincu.
On a dit très légèrement que sa valeur n'avait rien qui excita l'admiration, pare qu'il était invulnérable.
Ceux qui se sont arrêtés à cette fable du talon d'Achille , répandue depuis Homère, n'ont songé qu'il n'en est pas dit un mot dans l'Iliade, et si il l'avaient lue, ils auraient vu que, bien loin
d'être invulnérable, il est blessé une fois à la main, et voit couler son sang.
Mais une adresse admirable du poète est d'avoir donné la certitude à ce héros qu'il périra devant les murs de Troie.
Il a beau porter la mort de tous côtés, il peut la trouver à chaque pas, et quoiqu'il ne puisse rencontrer un vainqueur, il est sûr de marcher vers la mort.
Sa jeunesse, sa beauté, sa déesse pour mère, tous ces avantages, qu'il a sacrifié à la gloire quand il a accepté volontairement une fin prématurée et inévitable, tout sert à répandre sur lui cet
éclat et cet intérêt qui s'attache aux hommes extraordinaires.
Tous les éléments sont disposés dans l'Iliade pour agrandir le héros, et tout ce qui est grand autour de lui le relève encore.
Quand les Grecs plient devant Hector, l'attention se porte aussitôt sur Achille, qui, tranquille dans sa tente, plaint tant de braves gens immolés à l'orgueil d'Agamemnon, et s'applaudit de voir
cet orgueil abaissé. Il voit la Grèce à genoux, mais cède aux larmes d'un ami, et permet à Patrocle de combattre avec son armure, tout en lui commandant de s'arrêter quand il aura repoussé les
Troyens, mais de ne pas chercher Hector.
Lorsque Patrocle brave l'interdiction et que Hector le tue, c'est la vengeance qui fait reprendre les armes à Achille, la même vengeance qui les lui a fait quitter peut lui faire reprendre.
Ce n'est pas la Grèce qu'il veut servir à ce moment, c'est Patrocle qu'il veut venger.
Et lorsqu'il parvint à vaincre le courageux Hector et qu'il traine son cadavre, se mêle aux larmes de l'amitié les larmes de la rage.
Mais il pleure aussi en rendant au vieux Priam le corps de son malheureux fils.
Aussi c'est dans ce mélange de sensibilité et de fureur, de férocité et de pitié, de cet ascendant qu'on aime à voir à un homme sur les autres hommes, et de ces faiblesses que l'on aime à trouver
dans ce qui est grand que se forme le caractère le plus poétique que l'on ait imaginé.
Lamotte, une nouvelle fois, est profondément injuste lorsqu'il reproche à Homère l'absence d'ornement des palais, la modestie d'Achille qui prépare lui même le repas à ses hommes, où l'absence de
somptuosité d'Agamemnon qui s'habille lui même.
Mais cette analyse ne perçoit pas que le poète n'a pas besoin d'ornements, de pompe et de luxe pour faire briller les couleurs.
Aussi, il conviendra d'objecter à Lamotte ce mot de Zeuxis à un peintre médiocre qui avait présenté Vénus couverte d'or et d'argent:
« Tu as raison, mon ami, de la faire riche, ne pouvant pas la faire belle. »
Un des reproches les plus fondés que l'on ait pu faire à l'auteur de l'Iliade, c'est la continuité des combats, qui en remplissent à peu près la moitié. C'est trop sans doute, et quatre ou cinq
chants de suite, qui ne contiennent que des batailles, ont nécessairement un ton trop uniforme.
Mais Homère a l'avantage de savoir compenser cela par une étonnante richesse d'imagination qu'il a prodigué dans les combats.
Sans pouvoir respirer, on est pris par la succession de ceux ci, on est sur le chant de bataille, on voit le Grecs pressés dans les retranchements qu'ils avaient construits et les vaisseaux qui
étaient leur dernier asile; les Troyens se précipitant en foule pour forcer cette barrière, Sarpédon arrachant un des morceaux de la muraille, Hector lançant un rocher énorme contre les portes qui
se fermaient, les faisant voler en éclats, et demandant à grands cris une torche pour enflammer ces vaisseaux; presque tous les chefs de la Grèce, Agamemnon, Ulysse, Diomède, Eurypyle, Machaon,
blessés et hors de combat; le seul Ajax, le dernier rempart des Grecs, les couvrant de sa valeur et de son bouclier, accablé de fatigue, trempé de sueur, poussé jusque sur son vaisseau, et
repoussant l'ennemi toujours vainqueur; enfin, la flamme s'élevant de la flotte embrasée, et dans ce moment cette grande et imposante figure d'Achille monté sur la poupe du navire, et regardant
avec une joie tranquille et cruelle ce signal que Jupiter avait promis et qu'attendait sa vengeance.
Ecoutons Achille après la mort de Patrocle::
« Ah, périsse à jamais la discorde barbare!
qu'à jamais replongée aux cachots du Tartare,
Elle n'infecte plus de son souffle odieux
Le séjour des mortels et les palais des Dieux!
Périsse la Colère et ses erreurs affreuses;
Périsse la Vengeance et ses douceurs trompeuses
Son miel empoisonneur assoupit la raison
Il nous plait, mais bientôt la vapeur du poison
Monte et noircit le coeur d'une épaisse fumée
Ah! l'on hait la Vengeance après l'avoir aimé
J'en suis la preuve hélas, on m'a précipité
De mes emportements la bouillante fierté
Qu'il m'en coûte aujourd'hui cruelle expérience!
Injuste Agamemnon, j'ai vengé mon offense
En suis je assez puni?
Le poète pouvait il mieux nous faire comprendre ce qu'il faut penser de la colère, de l'orgueil et de la vengeance?
Qui peut mieux nous éclairer sur les malheureux effets de ses passions aveugles et violentes que celui la même qui vient de s'y livrer avec tous les motifs qui peuvent les excuser, et toute la
grandeur qui semble les annoblir?
Dans ces moments là où la raison se fait entendre, ce n'est pas seulement ses propres erreurs qu'il condamne, c'est aussi nos propres illusions qu'il nous fait sentir.
Et c'est en cela que les leçons du philosophe sont moins frappantes que celles du poète.