Lundi 20 juillet 2009 1 20 /07 /Juil /2009 02:18
- Publié dans : Rhétorique
Tome 1, Livre premier: Poésie.
Chapitre 3 = De la langue française comparée aux langues anciennes.




Il n'est pas inutile d'observer que dans l'Antiquité, le mot grammatice, qui avait passé des grecs aux latins, et dont nous avons fait celui de grammaire, avait une acception beaucoup plus étendue que parmi nous.

On mettait les jeunes gens entre les mains du grammairien avant de les confier au rhéteur et au philosophe, et Quitilien nous apprend que les connaissances et les devoirs des grammairiens étaient beaucoup plus larges qu'aujourd'hui.

Bien sûr, le grammarien devait apprendre à lire et à écrire correctement à ses élèves, mais il devait également leur enseigner les règles de la versification, et se comporter en critique.

Le critique n'est pas celui qui s'établit juge de tous les ouvrages, comme actuellement.

Un critique est un homme particulièrement occupé de l'étude des langues et de lalecture des poètes, de la connaissance exacte des manuscrits.

Il devait en offrir aux jeunes gens le texte épuré, les initiers dans tous les secrets de la versification et de l'harmonie.

Comme la poésie lyrique était toujours accompagnée d'instruments, la poésie dramatique toujours mêlée au chant, il ne pouvait enseigner le rythme sans savoir ce que l'on sait aujourd'hui de la musique.

Il devait aussi apprendre à ses disciples à réciter des vers sans jamais blesser la quantité ou le nombre.

Une telle délicatesse d'oreille avait contribué à perfectionner l'harmonie de leur langue, et l'harmonie en perfectionnait la délicatesse.

Il serait bien maladroit de vouloir rabaisser une langue dans laquelle on a toute sa vie parlé et écrit. Mais il ne faut pas la surestimer non plus.

Du Belloy, dans ses
Observations sur la langue et la poésie française, estime que notre langue est supérieure à toutes les autres, et en veut pour preuve son universalité.

Cette universalité doit pourtant beaucoup à la quantité d'excellents ouvrages qu'elle a produit dans tous les genres.

Lorsque Du Belloy est confronté au grec et au latin, il s'élève contre ceux qu'il appelle les parisiens qui écrivent mal, et les mauvais auteurs, qui voudraient prouver au public que la langue de Racine et Bossuet ne vaut pas celle de Virgile et Démosthène.

Il y a beaucoup de mauvaise foi dans ce chapitre, car ces mauvais auteurs dont parle Du Belloy sont Fénelon dans ses
Dialogues pour l'éloquence, ainsi que Racine et Dépreaux qui, après avoir eu le projet de traduire l'Iliade, y ont renoncé, car ils désespéraient de trouver dans leur langue de quoi lutter contre celle d'Homère.

Du Belloy vise aussi Voltaire, qui n'était pourtant pas un superstitieux idolâtre des Anciens. C'est ce dernier qui s'est plaint le plus souvent de ce qui manquait à notre langue et à note versiffication; reprenons les vers de son épître et Horace:


Notre langue, un peu sèche et sans inversion
Peut elle subjuger les autres nations?

Nous avons la clarté, l'agrément, la justesse
Mais égalerons nous l'Italie et la Grèce?

Est ce assez en effet d'une heureuse clarté
Et ne pêchons nous pas par l'uniformité?


Pour une étude comparative des langues, il faut de toute nécessité revenir aux premiers éléments: il faut parler des noms, des verbes,des articles, des prépositions, des particules.

Une des premières qualités d'une langue est de présenter à l'esprit, le plus tôt et le plus clairement qu'il est possible les rapports que les mots ont les uns avec les autres dans la composition d'une phrase.

Les cas dans les langues anciennes, les rapports entre les mots, sont distingués par
différentes terminaisons, qui avertissent dans quel rapport il est avec ce qui précède ou ce qui suit.

Nous disons dans tous les cas homme, Dieu, Livre, mais nous sommes obligés de les différencier par un article ou une particule:
l'homme, de l'homme, à l'homme...

Voilà ce que l'on fait quand on ne peut pas décliner.

Décliner, c'est dire, comme les latins:
homo, hominis, homini, hominem, homine.

Le mot, dès qu'il est prononcé, m'avertit dans quelle relation il est avec les autres.

Cette privation de cas proprement dits dans notre langue est une des causes capitales qui font que l'inversion n'est point naturelle à notre langue, et nous prive par conséquent d'un des plus précieux avantages des langues anciennes.

Pourquoi sera t il toujours choquant de dire:

« la vie conserver je voudrais ».

Il faut dire:
je voudrais conserver la vie, ce qui n'offre aucune nuance à la pensée.


L'absence de déclinaisons nous embarrasse également d'un cortège de particules, d'articles, de pronoms, sans lesquels nous ne pourrions faire un pas (
A, de, des, du , je, moi..., et ce que éternel.

Voilà ce qui rend pour nous leur poésie si difficile à traduire.

Prenons pour exemple le premier vers de
l'Eneide:

Arma virumque cano, trajoe qui primus ab aris


Adoptons
la méthode de Dumarsais, la version interlinéaire qui place un mot français sous un mot de latin. Il y en a neuf dans les vers de Virgile, qui sont ceux ci:

Combats et héros chante, Troie qui premier des bords.


C'est pour nous un galimatias.

En latin, le sens est clair comme le jour.

Arma est nécessairement un nominatif ou un accusatif.
Virum, verbe qui le régit, est également un accusatif.
Cano est la première personne du présent de l'indicatif, car la terminaison seule renferme tout cela.

Arma virumque cano.

Traduction:
Je chante les combats et le héros.


Il y a déjà sept mots, tous indispensables, pour en rendre quatre.

Trojae qui primus ab orit

Traduction:
qui le premier des bords de Troie.


Encore sept mots, pour en rendre cinq.

En tout quatorze mots, pour en rendre neuf.

Boileau a du aller dans sa traduction jusqu'à rajouter un vers:

Je chante les combats et cet homme pieux
qui, sur les bords d'Ilion, conduit dans l'Ansonie
Le premier aborda les champs de Lavinie.


Malheureusement la comparaison quant aux verbes n'est pas favorable au français non plus.

Pour exemple, nos verbes ne se conjuguent qu'à l'actif. Pour le passif, il nous faut avoir recours au verbe auxiliaire avoir, et de dire:

j'ai aimé, tu as aimé, il a aimé, que j'eusse aimé, j'aurai aimé, j'aurais aimé....

En grec, les verbes se conjuguent dans tous les temps et modes.

Aussi, un Grec qui, ouvrant une de nos grammaires, verrait le même mot répété quatre pages de suite, servant à conjuguer tout un verbe, ne pourrait s'empêcher de nous regarder en pitié.

Le latin, lui aussi est pauvre à ce niveau, car il doit recourir au verbe auxiliaire dans plusieurs temps au passif.

Mais, un grec, un seul mot suffit pour exprimer quelque temps que ce soit, alors qu'il nous en faut parfois quatre (le verbe, l'auxiliaire avoir, le substantif être et le pronom =
tu a été aimé, ils ont été aimés)

Nous n'avons que deux participes, ceux du présent (aimant, aimé), ceux du passé et du futur à l'actif (ayant aimé, devant aimer), et les deux du passif (ayant été aimé, devant être aimé). Nous ne le formons qu'avec l'auxiliaire avoir et le substantif être.

Les latins manquent de ceux du passé et ont ceux du futur.

Les grecs les ont tous et les ont triples, chacun d'eux avec trois terminaisons différentes.

Mais à quoi bon ce superflu? s'il n'y a que six participes nécessaires, comment en avoir dix huit? voilà, diraient les Grecs, une question de barbare.

Est ce qu'il peut y avoir trop de variété dans les sons, quand on veut flatter l'oreille? Et les poètes et les orateurs sont ils fâchés d'avoir à choisir?

Que de temps fallait il cependant pour se mettre dans la tête cette quantité de mots.
Cependant, à Rome, tout homme bien elevé parlait le grec aussi aisément que le latin.

La surcharge est donc un mal de notre langue, de même que l'arrangement des mots.

Prenons un exemple célèbre: la fable de Horace,
le Rat des villes et du Rat des champs, imitée par La Fontaine.

Voici les deux premiers vers:

Rusticus urbanum murem mus paupere fertur
accepine caeo, veterem vetus hospes amicum.


Leur imitation par La Fontaine:

On raconte que le rat des champs reçut le rat de ville dans son trou indigent
c'etait un vieil hôte d'un vieil ami.


L'harmonie est différente. Pourquoi?

Parce que les mots chez Horace sont disposés de sorte que champ est opposé à ville, rat à rat, vieux à vieux, hôte à ami.

Ainsi si dans les quatre combinaisons que renferment ces deux vers, tout est contraste et rapprochement. Un pareil artifice de style est absolument étranger à une langue qui n'a pas d'inversion.

C'est surtout en vers que nous sommes accablés de la supériorité des Anciens. Enfants favorisés de la nature, ils ont des ailes, et nous nous traînons avec des chaînes.

Voltaire, désapointé par un telle supériorité, l'écrit:

Nous bâtissons en brique, et les Anciens contruisaient en marbre.


Les grecs surtout, aussi supérieurs aux Latins que ceux ci ne le sont aux Modernes. Les Grecs avaient une langue toute poétique, et la plupart de leurs mots parlent à l'oreille et à l'imagination quand le coeur et l'esprit se reposent.

Nos mots scientifiques qui expriment des idées complexes sont tous empruntés au grec, géographie, anatomie, mythologie...

Les grecs sacrifiaient tellement à
l'euphonie (douceur des mots) qu'ils se permettaient, surtout en vers, d'ajouter ou de retrancher une ou plusieurs lettres dans un même mot, selon le besoin qu'ils avaient pour la mesure et l'oreille.

Nous avons, il est vrai, comme les anciens, des simples et des composés, des termes radicaux modifiés par une proposition. Le verbe mettre, par exemple, est une racine dont dérivés sont admettre, soumettre, démettre, etc...

Mais nous sommes pourtant bien en dessous.

Prenons par exemple le mot
« regarder ». Nous devons rajouter des phrases adverbiales (en haut, en bas....).

Le mot latin
aspîcere suffit:

regarder de loin:
prospicere
regarder dedans:
inspicere
regarder à travers:
perspicere
regarder au fond:
introspecere
regarder derrière soi:
respicere
regarder en haut:
suspicere
regarder en bas:
despicere
regarder de manière à distinguer un objet parmi plusieurs autres:
dispicere
regarder autout de soi:
circumspicere.

Exemple: pour décrire le moment où une armée est sur le point d'être mise en déroute, deux mots:

fugam circumspiciebant,


qui ne peuvent être traduits que comme cela:

ils regardaient autour d'eux de quel côté ils fuyaient.


Lorsqu'il s'agit de savoir à qui appartient de l'anglais, de l'italien, de l'espagnol la meilleure partie de l'héritage, il y a matière à procès, et toutes les parties contendantes sont également suspectes.


L'italien, plus rapproché que nous du latin, en a pris une partie des conjugaisons.

Il en a emprunté l'inversion, quoiqu'il n'en fasse guère usage que dans les vers, et avec infiniment moins de liberté et de variété que les anciens.

Il est fécond, mélodieux, et flexible, avec une prosodie décidée et très musicale.

On reproche à l'italien que sa douceur dégénère parfois en mignardise, et son abandonce en diffusion.

Un poète cependant a atteint des sommets de précisions: Métastase, dans
L'orlando furioso, une description de tempête, et l'attaques des portes de Paris par le Roi d'Alger.


L'anglais, est encore plus chargé que nous d'axiliaires, de particules, d'articles et de pronoms. Il se conjugue encore bien moins que nous.

Ses modes sont infiniment bornés. Il n'a point de mode conditionnel.

Il ne saurait dire: je ferais, j'irais, mais doit mettre au devant du verbe un signe qui répond à l'un de ces quatre mots: je voudrais, je devrais, je pourrais, j'aurais à...

En anglais, beaucoup de syllabes viennent se briser au bout des dents, ou sifflent sur le bord des lèvres. Il en résulte un profond problème d'articulation.

Voltaire, ici encore, eu un bon mot.

L'Anglais gagne deux heures par jour sur nous, ne mangeant la moitié des mots.


Il faut cependant concéder à cette langue qu'elle permet l'inversion, beaucoup moins néanmoins que le grec ou le latin.


Ces réflexions comparatives amènent d'elles mêmes à un problème crucial:
la traduction.

Il y a plusieurs écoles lorsqu'il s'agit de traduire un poète ancien. Les uns exigent une fidélité scrupuleuse, les autres réclament une trop grande liberté.

La raison commande de les proportionner toutes les unes par rapport aux autres sns en sacrifier aucune, et pose pour tout premier principe de les diriger toutes vers un seul but qui est de plaire.

Ce faisant, il existe deux règles fondamentales dans la traduction:

-bien rendre le sens de l'auteur

-lui conserver son style.


Il ne faut pas traduire Cicéron dans le style de Sénèque, ni Sénèque dans le style de Cicéron. Celui qui traduit se doit donc d'avoir du talent et du gout.

Boileau se moque très agréablement d'un de ses professeurs qui voulait toujours que l'on rendit l'idée de chaque mot, et qui, en expliquant une phrase de Cicéron :


Obdurueas et percalluerat respublica,


dont le sens était
« la République avait contracté une sorte d’insensibilité et d’endurcissement »,

se récria beaucoup sur la difficulté de bien rendre toute l’énergie du texte, et, après avoir défié tous les traducteurs passés, présents et futurs, finit par prononcer avec emphase :

« la République s’était endurcie, et avait contracté un durilllon.

On fait descendre un poète de toute sa hauteur en l’abaissant au langage vulgaire.

En plus des errers de goût, de stye, certains traducteurs transforment la poésie en prose. C’est une erreur fondamentale, car la meilleure prose ne peut dédommager le poème de cette perte la plus douloureuse pour lui : celle de l’harmonie.

Il faut remonter au sens etymologique de traduction, c’est proprement
faire passer d’un endroit dans un autre, témoin de cette expression commune : « traduire quelqu’un devant les tribunaux ».

Traduire, quand il s’agit d’un auteur, c’est le faire passer da sa langue dans la notre, et alors ce qui a de mieux à faire est certainement de le transporter parmi nous tel qu’il était, c'est-à-dire avec tout son talent.

Prochain numéro: de la poésie épique chez les anciens.
Par John Bastardi Daumont
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Avocat / Auteur

Assistant de justice d'Eric de Montgolfier

(section économique et financière) 2004/2006

Premier Secrétaire de la Conférence du Stage 2007/2009

Vice Présidence du syndicat UJA 2008/2009

Représentant des jeunes Avocats au Conseil de l'Ordre 2007/2008

Webmaster du forum de juristes Panem Circenses

Auteur de l'ouvrage Les Secrets d'un Mentaliste, Editions de la Martinière. 

Délégué Communication association ADAIPE (Association des avocats intéressés par le droit pénal)

 

 


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