Lundi 20 juillet 2009 1 20 /07 /Juil /2009 02:15
- Publié dans : Rhétorique
Tome 1, Livre premier: Poésie.
Chapitre 2 = Traité du sublime, de Longin.




Si quelque chose semble se refuser à toute analyse, et même à toute définition, c’est sans doute le Sublime.

Le sublime, c’est ce qu’on ne produit que par une sorte de transport, ce qu’on ne sent qu’avec enthousiasme, enfin ce qui met également hors d’eux mêmes à la fois l’artiste qui le produit et la multitude qui l’admire.

Lorsque l’on entend une belle scène, un beau discours, si quelqu’un venait à nous demander pourquoi, chacun de nous pourrait rendre compte de son jugement, selon ses connaissances.

Mais, quand le grand Scipion, accusé par les tribuns, parait dans l’assemblée du peuple, et que, pour toute défense, il dit :

Romains, il y a vingt ans qu’à pareil jour, je vainquis Hannibal et soumis Carthage. Allons au Capitole en rendre grâce aux Dieux,


Tout le monde le suivit. C’est que Scipion avait été sublime, et qu’il a été donné au sublime de subjuguer tous les hommes.

Aussi,
Le sublime est nécessairement instantané. C’est un extrême, ni commun, ni durable, c’est le mot, le trait, le mouvement, le geste qui a l’effet de la foudre.

Quiconque est passionné peut produire du sublime. On en connait des exemples : une femme, de condition commune, qui répondait à un prêtre, à propos du sacrifice d’Isaac, ordonné à son père Abraham :

Dieu n’aurait jamais ordonné ce sacrifice à une mère.


Ce mot, c’est le sublime du sentiment maternel.

Parfois, le sublime se rencontre dans le silence. Bussi Leclers, ce fameux liguer, se présente au parlement, suivi de ses satellites. Il ordonne aux magistrats de rendre un arrêt contre les droits de la maison de Bourbon, ou de le suivre à la Bastille.

Personne ne répond, tous se lèvent pour le suivre. Sublime de la vertu…pourquoi ? parce que nulle réponse ne pouvait en dire autant que le silence.

Autre caractéristique importante du sublime :
l’imagination est incapable de concevoir quelque chose au-delà.

Autre situation : Ajax, dans le moment où les Grecs plient devant les Troyens que Jupiter protège, se trouve enveloppé d’une obscurité affreuse, qui ne lui permet même pas de combattre.

Qu’est ce que son audace de guerrier peut lui suggérer de plus fort ? l’imagination vaste ne vous fournira rien au dessus de ce vers :

Grand Dieu, rends nous le jour, et combat contre nous.


Le sublime est donc difficlement théorisable. Qu’a donc pu dire Longin dans son Traité du Sublime ?

Dans son œuvre, il a voulu traiter du style sublime, qui convient aux grands sujets : à la poésie épique, dramatique, lyrique, à l’éloquence judiciaire,.

Il existait déjà au temps de Longin un traité du sublime, d’un autre rhéteur nommé Cecilius, entièrement perdu, et qui ne nous est connu que par ce qu’en dit Longin.

Longin est né à Athènes, et florissait à l’aube du troisième siècle de notre ère. C’était l’homme le plus célèbre de son temps pour le goût de l’éloquence, et la seule lecture du traité qui nous reste de lui suffit à justifier de cette réputation.

La reine Zénobie, qui lutta si malheureusement contre la fortune d’Aurélien, avait fait venir Longin à sa cour pour prendre de lui des leçons de langue grecque et de philosophie. Découvrant chez son maître des talents supérieurs, elle en avait fait son principal ministre. Lorqu’après la perte d’une longue bataille qu’elle livra aux romains, elle fut obligée de s’enfermer dans sa capitale, Longin l’encouragea à se défendre jusqu’à l’extrémité, et ce conseil lui couta la vie. Aurélien, vainqueur, réserva cette reine pour son triomphe, et envoya Longin au supplice. Il y conserva le même courage qu’il avait insufflé à sa reine, aussi l’on dit encore de sa mort qu’elle fit autant d’honneur à la philosophie que de honte à la cruauté d’Aurélien.

Le titre littéral de son ouvrage est : De la Sublimité, qui doit s’entendre naturellement de la perfection du genre sublime. Voici les cinq choses principales qui, selon lui, peuvent y conduire :

- une audace heureuse dans les pensées
- l’enthousiasme de la passion
- l’usage des figures
- le choix des mots ou l’élocution
- ce que les Anciens appellent la composition, c'est-à-dire l’arrangement des paroles, relativement au nombre et à l’harmonie.


Ces cinq éléments forment la perfection d’un ouvrage, mais elles peuvent s’y trouver toutes sans qu’il y ait un trait de sublime, tandis qu’au contraire un seul mot sublime peut se trouver dans un ouvrage qui n’aura aucun mérite.

Britannicus est un monument de notre langue. Il y a des morceaux d’un style sublime, notamment dans le discours de Burrhus à Néron. Mais pourtant, il n’y a rien qui produise le même effet d’admiration que cet endroit de Médée de Corneille (très mauvaise pièce en tous points), que l’on a toujours cité parmi les traits sublime du grand homme :

Voyez en quel état le sort vous a réduite ?
Votre pays vous hait, votre époux est sans fois
Dans un si grand revers, que vous reste t il ?
Moi.
Moi dis je, et c’est bien assez.


Des critiques ont affirmé que ce dernier hémistiche affaiblissait la beauté du Moi. Or, il achève le sublime, car le premier moi pouvait n’être qu’un élan d’audace désespéré, mais le second est de réflexion, elle y a pensé, et elle insiste. Le premier étaonne, le second fait trembler, lorsque l’on sait que c’est Médée qui le prononce.

Autre exemple, dans Nicomède, quand le timide Prusias dit à son fils :

Je veux mettre d’accord l’amour et la nature
Etre père et mari dans cette conjecture


Nicomède :

Seigneur, voulez vous bien vous en fier à moi ?
Ne soyez ni l’un ni l’autre….


Prusias :

Et que dois je être ?

Nicomède :

Roi.


Longin ne prend ses exemples dans les meilleurs écrivains, dans Homère, Sophocle, Euripide, Démosthène, mais parfois aussi dans les auteurs de second rang, par exemple, ce vers de Sénèque, dans Thyeste. Atrée, au moment ou Thyeste tient la coupe remplie du sang de son fils, lui dit avec une joie féroce :

Méconnais tu ce sang ?

Je reconnais mon frère,


répond ce père infortuné.

Longin, sans avoir voulu définir précisément le sublime, en expose avec beaucoup de justesse les différents caractères, et en trace les effets :

La simple persuasion, dit il, fait sur nous une impression agréable, à laquelle nous nous laissons aller volontairement ; mais le sublime exerce sur nous une puissance irrésistible. Il nous commande comme un maître ; il nous terrasse comme la foudre. Naturellement, notre âme s’élève lorsqu’elle entend le sublime. Elle est comme transportée au dessus d’elle-même, et se remplie d’une joie orgueilleuse. Je suppose, pour fondement de tout, le talent de l’éloquence, sans lequel il n’y a rien.

Pour lui,
l’élévation des pensées et l’énergie des sentiments et des passions sont plutôt des dons de la nature que des acquisitions de l’art. Mais, on peut nourrie et fortifier la disposition au grand en ne remplissant son âme que de sentiments honnêtes et nobles. Il n’est pas possible qu’un esprit cachottier, égoïste, rabaissé vers de petits objets personnels, ne produise quelque chose qui soit digne d’admiration et fait pour la postérité. On ne met dans ses écrits que ce que l’on puise dans soi même.

C’est dans L’Iliade que Longin choisit le plus volontiers ses exemples des grandes idées et des grandes images. En revanche, il n’admire pas autant l’Odyssée, qu’il juge comme beaucoup de modernes bien au dessous. Pour lui, l’Odyssée est le déclin d’un beau génie qui, en vieillissant, commence à aimer les contes. Homère est, dans ce dernier ouvrage, comparable au soleil couchant, encore grand aux yeux, mais qui ne fait plus sentir sa chaleur.

Pour donner un exemple de la vivacité des images, il cite le passage de l’Iliade où Jupiter a rendu aux Dieux la permission de se mêler de la querelle des Grecs et des Troyens, et de descendre sur le champs de bataille. Neptune et Pluton arrivent alors :

L’enfer s’émeut au bruit de Neptune en furie.
Pluton sort de son trône, il pâlit, il s’écrit ;
Il a peut que ce dieu, dans cet affreux séjour,
D’un coup de son trident ne fasse entrer le jour,
Et, par le centre ouvert de la terre ébranlée,
Ne fasse voir du Styx la rive désolée,
Ne découvre au vivants cet empire odieux
Abhorré des mortels et craint même des dieux.


Il y a beaucoup d’expressions du sublime dans la narration de la Guerre de Troie. Prenons par exemple l’apostrophe d’Ajax à Jupiter, cité tout à l’heure : le mouvement est si vrai, l’idée si grande, elle naît si nécessairement de la situation et du caractère, que c’est tout ce que l’on voit, et que personne ne s’avise d’y remarquer une figure de réthorique que l’on appelle apostrophe.

Longin précise que des règles immuables, concernant le choix des mots et l’arrangement du nombre, communes aux écrivains de toutes les langues, doivent s’appliquer pour atteindre le sublime :

- ne jamais blesser l’oreille
- éviter les expressions recherchées et les termes bas.


Ne présentez jamais de basses circonstances a dit Boileau. Et Longin reproche à Hésiode d’avoir dit, en parlant de la déesse des ténêbres :

Une puante humeur lui coulait des narines.


L’auteur reproche aussi à Platon trop de luxe dans son style, et l’affection des ornements. Il cite cet endroit où le philosophe dit, en parlant du vin :

« qu’il est bouillant et furieux, mais qu’il entre en société avec une divinité sobre qui le châtie, et le rend doux et bon à boire ».


Appeler l’eau une divinité sobre est aussi ridicule en français qu’en grec, et la critique de Longin est plausible pour tout le monde.

Il est même parfois critique avec Démosthène, qu’il considère comme le plus grand orateur de tous les temps. Pour lui
Démosthène ne réussit point dans les mouvements modérés. Il a de la dureté, manque de flexibilité et d’éclat, il ne sait pas manier la plaisanterie. Hypéride au contraire a toutes les qualités qui manquent à Démosthène, mais ne s’élève jamais jusqu’au sublime.
Il effectue également une comparaison avec Cicéron.

Cicéron est grand dans son abondance, comme Démosthène dans sa précision. Je comparerais celui-ci à la foudre qui écrase, à la tempête qui ravage ; l’autre, à un vaste incendie qui consume tout, et qui prend sans cesse de nouvelles forces.

Longin recomamnde de ne pas trop allonger ses phrases et de ne pas trop les resserer. Dès le commencement de son traité, il parle des vices de style les plus opposés au Sublime. Il en marque trois principaux :

- l’enflure
- les ornements recherchés (qu’il appelle le style puéril)
- la fausse chaleur.


L’enflure est ce qu’il y a de plus difficle à éviter. On y tombe sans s’en apercevoir, en cherchant le sublime et en voulant éviter la faiblesse de la sècheresse…..dans un noble projet on tombe noblement.

Cet excellent critique finit son ouvrage par déplorer la perte de la grande éloquence, de celle qui florissait dans les beaux jours d’Athènes et de Rome. Il attribue cette perte à celle de la liberté :

il est impossible qu’un esclave soit un orateur sublime. Nous ne sommes guère que de magnifiques flatteurs.

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Par John Bastardi Daumont
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Avocat / Auteur

Assistant de justice d'Eric de Montgolfier

(section économique et financière) 2004/2006

Premier Secrétaire de la Conférence du Stage 2007/2009

Vice Présidence du syndicat UJA 2008/2009

Représentant des jeunes Avocats au Conseil de l'Ordre 2007/2008

Webmaster du forum de juristes Panem Circenses

Auteur de l'ouvrage Les Secrets d'un Mentaliste, Editions de la Martinière. 

Délégué Communication association ADAIPE (Association des avocats intéressés par le droit pénal)

 

 


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